Fribourg, mon Amour(g)

Une charmante petite bourgade de deux-cent-trente mille habitants bombardée par ces salauds de rosbeefs pendant la guerre de 39/45. On m’avait pourtant dit que c’était ces enfoirés de boschs qui, par erreur et par temps couvert, avaient eux-mêmes détruit leur ville pensant s’attaquer à Colmar.

A quarante cinq minutes à l’Est de Milhüsa, on passe le Rhin et la « frontière » franco allemande, qui en a effectivement l’allure aux lendemains d’attentats. L’architecture est moins chargée, moins de colombages, moins de poutres, moins de géraniums, plus de fenêtres, plus de TRAM et de vélos, des Wurst et des Brötschen, nous sommes à Freiburg Im Breisgau. Fameuse petite bourgade de deux-cent-trente mille âmes détruite par ces cons d’allemands, qui, je viens de vérifier, se sont effectivement plantés de cible. Les rosbeefs ont terminé le boulot quelques années plus tard, en 1944.

On a eu le malheur de tomber sur des copropriétaires français, Bernadette, une quinquagénaire originaire de Toulouse, qui a grandi à Nîmes, ou vice versa, aussi belle que maigre, et aussi maigre que tendue. Son mec, un toubib teuton du même âge, un grand échalas qui n’a que la peau sur les os, pourrait être un cas intéressant à étudier en fac de psycho ou sociologie. Bernadette attend que son mari rentre du cabinet, le repas est servi, il mange, parle fort, surtout français, car Bernie n’aime pas les langues, puis saute dans la piscine, tout ça en caressant le bras de sa femme. Sont mariés depuis 25 ans, ça pourrait en attendrir certains, moi, ça me donne des frissons. Elle fait chétive et fragile la Bernie, comparée à lui, Karl, qui a engueulé Solveig parce qu’elle faisait pipi dans le jardin. Une fois ses deux longueurs d’exécutées, il se rince dans le pédiluve, se sèche, s’habille et repart au boulot. J’imagine qu’il laisse son assiette sur la table, avec les bouts de gras et l’os de sa côte de porc sur le côté, un reste de la sauce de sa vinaigrette dans le fond de sa gamelle et des miettes de pain éparpillées sur la nappe et un peu sous sa chaise. Il rentre tard le soir, après ses visites à domicile. Le vase dans l’entrée est toujours propre, l’eau et les fleurs sont régulièrement changées. L’entrée est impeccable, les pompes sont alignées sous le banc, les manteaux suspendus juste au-dessus. Autoritaire, désagréable, macho et condescendant, il peut aussi être carrément glauque, notamment quand il enlace sa fille de 25 ans dans la piscine.

Nous n’avons pour l’instant que très peu croisé nos voisins de la cave, Oliver et Carla. Il est allemand, un dermato sexagénaire qui en fait tout juste quarante – « c’est parce qu’il fout rien », raconte Gretchen, la belle mère -, Carla, avocate en droit familial, est moitié italienne, moitié locale. S’ils ne nous avaient pas accueillis comme ils l’ont fait, peut être qu’on aurait continué à visiter des appartements. Oliver nous a filé leur code wifi en attendant que Telkom nous installe la ligne ; si nous sommes dans le jardin, ils nous invitent à venir partager leur repas ou nous proposent un café. S’ils décident de faire une brioche, on peut s’attendre à en retrouver quelques tranches enveloppées dans une serviette sur le pas de notre porte. Oliver m’a assuré que si j’avais envie d’un break, leurs deux filles, Kristina et Petra se feraient un plaisir de garder les enfants.

Je me suis bien cassée à changer tous les noms, sait-on jamais ; Karl est tellement obtus, serait il capable de me coller un procès au cul, suffirait qu’il cherche la définition de psychorigide, tomberait il sur cette description.

Elle regardait les mouettes

Alors que je les surveillais du coin de l’œil pour pas que l’une d’elles me chie dessus, Keira faisait la sieste dans la poussette. On était sur le port, je buvais une bière, sa mère, un verre de rosé, elle en avait besoin, m’avait elle dit. Le sort des mamans au foyer qui s’en mettent une dès que l’occasion se présente.

On parlait de nos enfants, évidemment, de sa carrière de chirurgienne ophtalmo qu’elle a suspendue pour que son mari, chirurgien ORL puisse terminer son stage ici. Elle est moitié thai, moitié suédoise, son mari est norvégien et la petite Keira se réveille la nuit, comme tous les bébés de 6 mois. Mais elle ne pleure pas, elle regarde dans le vide. Yanti et son mari se posent des questions, et ces petites taches blanches qui apparaissent sur les joues, le soleil sans doute, Keira a la peau très mate, comme sa mère.

Elle a commencé à gémir dans son berceau, Yanti l’a prise dans les bras et Keira a regardé les mouettes qui volaient et atterrissaient lourdement sur la balustrade à quelques pas de notre table. Elle en a longuement fixé une qui avait chopé un poisson, puis sa tête avait recommencé son manège, soutenue par un cou encore fragile.

Keira regardait les mouettes, et les toubibs constataient les tumeurs qui envahissaient son cerveau. Keira n’était pas vraiment réveillée la nuit, comme la plupart des bébés de son âge, elle faisait des crises d’épilepsie.

Elle a déjà parcouru la moitié du chemin et les 6 mois qui lui restent à vivre, elle les passera à l’hôpital, à se faire enlever des tumeurs qui ne cesseront de revenir.

Si je croyais en Lui et si je pouvais Lui poser une seule question, je Lui demanderais, « mais comment oses Tu ? »

Elle est belle la famille

Au Caire ou ailleurs. Quand on demande à Oydis si c’est en Egypte ou en Allemagne qu’elle veut aller, elle répond ‘au Maroc’. Pourtant, on ne lui en a pas beaucoup parlé. Pour l’instant, on a décidé qu’on allait se passer de son avis.

Chacun de notre côté, c’est bien la première fois que j’ai envie de vomir quand je pense à notre futur lieu de résidence. Et c’est pas la Corée du Nord.

Freiburg, donc, c’est pas Pyongyang, mais c’est vivre à mi temps sans Snourra. Ca devrait durer un an. Une année pendant laquelle il bossera ‘en rotation’: six semaines d’astreinte et trois semaines de congés.

C’était ça ou tous s’installer en Egypte ; j’aurais dû me déplacer en taxi pour accompagner les filles à l’école ou faire des courses, vivre dans un compound en attendant que Snourra revienne de ses déplacements intempestifs au Cameroun, Sénégal, Maroc etc.

On a accordé beaucoup d’importance à la qualité de vie, de l’environnement, aux activités disponibles pour les enfants, on s’est convaincu qu’on s’adaptera. Et si ça va pas, si l’attente est décidément interminable, on pliera bagages et on ira le rejoindre.

C’est aussi simple que ça, mais ça fait quand même mal au ventre.

RDC comme République Démocratique du Congo

On a décidé ce matin d’aller se balader dans le quartier. L’aube avait été fraîche, les vitres à l’intérieur de la maison ruisselaient d’eau condensée. Cette matinée d’automne était agréable comparée à d’autres qui sont tout crachin et brouillard, celle ci était rousse et lumineuse, les arbres un peu pâlots pour certains voire en fin de vie, le soleil quant à lui est en soins palliatifs depuis un mois, c’est l’automne, on peut pas lui en demander plus alors qu’il bosse à plein temps dans l’hémisphère nord. On a décidé d’aller se balader ce matin dans le quartier parce qu’on y est bien et ça peut ne plus durer très longtemps.

Les baraques sont magnifiques, trois d’entre elles me donnent l’impression d’être en Provence, jusqu’à ce que j’aperçoive les bagnoles des proprios. Peut être pour qu’on les voit bien, elles ne sont pas dans le garage, elles restent exposées dans la cour. Madame, si elle est jeune et a des enfants, conduit la Cayenne ou le SUV Q3, si elle n’a plus d’enfants à accompagner à l’école, elle fait dans le cabriolet intérieur vachette, et quand elle a des marguerites de cimetière qui lui couvrent les mains, c’est au volant d’un Kompressor qu’elle prend la route. Monsieur, lui, il lui faut l’Audi coupée pour aller au boulot, et il évolue comme Madame, jusqu’à, éventuellement s’offrir une Jaguar voire une Lamborghini pour les plus fortunés. Et ce matin, quand on a décidé d’aller se balader dans le quartier, j’ai vraiment pensé, alors qu’on passait devant un des trois mas provençal, que les proprios devaient être des cons finis.

Il est d’usage de coller sur le pare brise arrière, une série de pictogrammes qui représentent la famille à bord du véhicule. Généralement composée de quatre ou cinq personnes et d’un animal de compagnie, on y voit tout d’abord le père, qui tient le plus souvent une saucisse piquée sur une fourchette, la mère est en talons et porte des sacs de shopping, l’aîné joue au foot, la cadette est en tutu et enfin un clébard ou un chat clôturent le cortège. Rien de bien exceptionnel ou d’original. Quelques fois, c’est la totalité de la vitre qui est recouverte, avec un message : ‘my church community’. Pourquoi pas, ça ne gêne pas plus la vision qu’une caravane.

Il est aussi d’usage, si on a quelques rands à dépenser, de personnaliser sa plaque d’immatriculation. Des messages à déchiffrer qui occupent quand on attend que le feu passe au vert et qui en disent long sur le chauffeur. Certains sont ordinaires ou à la limite du vulgaire comme SUPRDAD ou BG8OOBS, d’autres, comme notre voisin, suent la vanité et l’orgueil : CEO 1410. CEO comme Chief Executive Officer, l’équivalent de notre PDG francophone. 1410 comme 14 octobre, 14h10 ou tout simplement parce que le CEO 1 était déjà pris et que c’était trop réducteur d’être seulement CEO 2. Par dépit, il s’est vu attribuer le numéro 1410. Il n’en a plus dormi des nuits entières.

Tout en regardant sa plaque, je pensais plus à un RDC qu’à un PDG, RDC comme Roi Des Cons. Une 104 immatriculée PDG 1, ça fait sourire, une Audi immatriculée CEO 1410, ça donne envie de la dépasser à fond la caisse au volant d’une Dacia immatriculée CEO 1.

Ca tombe bien, la Dacia, je l’ai déjà.

 

C’est meilleur réchauffé

Sauf la salade verte et le gaspacho qui sont bien meilleurs froids. Les rumeurs aussi, c’est pas génial quand c’est du réchauffé, d’ailleurs, ça faisait un petit moment que je ne les écoutais plus que d’une oreille. Et voilà que mon rêve de petite fille semble se réaliser.

J’ai toujours voulu prendre des bains de lait avec Cléopâtre, je m’imaginais jouer du tambourin au bord de sa piscine, visiter les pyramides avec Astérix et Obélix et plus récemment, serrer la pince à Abdel Fattah al-Sissi. Ah, l’Egypte, le Caire et ses 16 millions d’habitants, cette ville aussi mythique que polluée devrait nous accueillir en fanfare incessamment sous peu. On a fait notre temps en Afrique du Sud, on a tout vu, tout essayé. On a vu les girafes, de près, qui mangeaient des carottes épluchées et coupées en rondelles, on a vu les Townships, de loin, on a écouté des monologues racistes entre Afrikaners, on a échangé sur l’apartheid avec des métis, on a distribué de la soupe aux SDF, on a cru avoir chopé la tuberculose, on s’est pelé le jonc en hiver, on a bien profité du cours du rand, du fynbos, de la plage et de la montagne. On a presque pris racine ici, il est grand temps de passer à autre chose.

Snourra s’est mis au boulot, différemment. Il cherche sur LinkedIn, postule à tour de bras, l’OCDE, l’IEA, l’ONU même, beaucoup de postes, peu d’élus, à Munich, Copenhague, Paris, même, Dublin, l’Europe en particulier. L’Egypte, c’est super en dessin animé, comme le Kenya, c’est génial en vacances et Alep, ce qui a de mieux, mais seulement en savon.

Quant à moi, je suis heureuse, car mon oncle Victor s’est trouvé une petite femme – les nom et titre ont été modifiés à la demande de la personne concernée. Alors le voir heureux, me comble de joie. C’est terriblement égoïste comme sentiment, je me suis récemment rendu compte combien le bonheur des personnes qui nous sont chères peut influencer notre humeur. Positivement. Mais il est plus courant que le malheur des uns fasse le bonheur des autres. C’est pas moi qui l’dit.

Prochaine vie, je serai un homme

– la version actualisée et réfléchie de “quand je serai grande, je serai directrice”.

“Dis moi, il faut deux filles pour faire un homme?”. Je devais avoir 5 ou 6 ans, et je me revois encore poser cette question à ma mère. Elle n’avait pas compris tout de suite où je voulais en venir. J’avais dû lui dire “oui, comme il faut deux petits lits pour en former un grand, ou deux petites cuillères équivalent à une cuillère à soupe?” Et j’entends encore sa réponse. Outrée et syndiquée, la réponse d’une mère qui, à 2 ou 3 ans près, serait aussi allée balancer quelques pavés sur les flics, en ce fameux mai 68.

Puis plus tard, après l’adolescence et une cure de Roaccutane, une fois que ma frange avait suffisamment poussé et que j’avais eu le droit de remiser le ravissant serre tête en velours rouge qui cerclait mon crâne depuis quelques années, les mecs avaient commencé à me payer des demis, signe de leur respect et profonde affection pour moi… Je trouvais ça super, et j’avais dit à mon père combien c’était génial d’être une fille. Il m’avait répondu “mais tu n’y penses pas ma pauvre enfant, c’est un combat quotidien que vous devez mener”.

A 18 ans, il était loin le combat dont il me parlait. Celui que je menais était plutôt pénard, à coup de mascara, de sorties, entre deux cours à la fac quand même, pour assurer un tant soit peu mon avenir, je ne me voyais pas, 15 ans plus tard, regretter amèrement mes propos et maudire mon genre. Et voilà qu’aujourd’hui, je me répète tous les jours, soit à moi même, soit en le criant à mon copain “si la réincarnation existe, je serai un homme, et tu seras ma femme, tu verras ce que ça fait!”.

Ce que ça fait quoi, au juste? D’être enceinte? d’accoucher? d’avoir ses règles? d’oublier de mettre un tampon? de devoir se maquiller tous les matins pour ressembler à quelque chose? d’être femme au foyer? de devoir savoir faire à manger, tous les jours? de devoir savoir quoi faire à manger, tous les jours? de s’occuper des enfants, parce que c’est dans l’ordre des choses? d’être la secrétaire volontaire et dévouée de tous les membres de la famille?

Non, c’est bon, merci, j’ai vu ce que c’était, j’ai compris, je veux être un homme maintenant. Je veux aimer le foot, je ne veux pas faire les courses, je ne veux pas avoir à penser à changer les draps, je veux être pris au sérieux quand j’appelle le garagiste, à moi la calvitie, la prostate et les poils sur le torse. En hiver, j’irai faire du bois avec les potes et apprendrai à mes enfants à skier, en été, c’est moi qui m’occuperai du barbecue, pas de la vaisselle, ni des salades, ni des petits salés ou des bâtonnets de carottes et de leur sauce au yaourt, que du barbecue, enfin, des saucisses qui seront déjà posées dessus, puis je me baignerai dans le lac en caleçon ou à poil parce que j’aurai oublié mon short de bain, mais c’est pas grave, parce que je serai un garçon.

Il y eut un matin, il y eut un soir

Je voulais l’inviter et discuter un peu de nos tourments quotidiens, autour d’un café ou d’une émulsion de fruits. Faut savoir recevoir. Je lui aurais parlé de la vieillesse, qui, loin de m’abattre, réveille au fil du temps quelques interrogations.

Le thé au lait du matin a été remplacé par une tisane insipide, peu importe l’arôme, tant qu’elle désaltère. Seules deux tartines suffisent à remplir un estomac qui, il n’y a encore que deux ans, pouvait loger une boulangerie entière. S’il ne peut plus accueillir que quelques pains de campagne, la vessie, quant à elle, explose après deux cafés. Les nuits en pâtissent ; après de sempiternelles réflexions qui aboutissent toujours à la même issue, il faut se lever et évacuer le grog vespéral. Avant de se rendormir, il est nécessaire de s’imaginer les pires catastrophes qui puissent hypothétiquement arriver à nos enfants. Ce n’est que deux heures plus tard, une fois nos trésors sauvés de véhicules en flammes, réanimés après noyade ou retrouvés cachés dans une grotte humide et gelée, qu’on se rendort enfin pour entendre le réveil sonner dans les 10 minutes qui suivent. Un coup de vieux, c’est donc si brutal ? Pourquoi le vin donne-t-il mal au crâne à 32 ans et pas à 25 ? Pourquoi certains organes rétrécissent-ils alors qu’ils devraient se détendre, comme la peau ou les pantalons ? Et ces vieux qui répètent sans cesse ‘le temps passe tellement vite, tu penseras à moi quand tu t’en rendras compte’, les maudit on de nous avoir prévenus à 20 ans ?

Cet invité aurait écouté mes doléances en sirotant son jus, sans comprendre ni prononcer un seul mot. Je l’avais remarqué avec son copain qui faisait les cents pas, lui, mangeait des noix, tranquillement. Il en avait faite tomber une au sol, l’avait ramassée puis l’avait ensuite frottée pour enlever le sable qui s’y était collé, il avait fini par s’essuyer les mains sur ses cuisses, une succession de gestes que j’aurais effectués moi-même. J’ai eu envie d’ouvrir sa cage et de lui offrir un destin plus confortable, le laisser courir pour éventuellement se faire écraser par un des semi-remorques qu’on voyait circuler en arrière-plan, c’est toujours mieux que de passer le reste de sa vie dans 4m² avec un copain à moitié fou. L’animal dont il est question est un singe, et sans supporter Brigitte, WWF, Greenpeace ou m’intéresser à l’avenir des orques de Marineland, ce zoo m’a foutu le moral à zéro. Comme on ne peut pas emmener nos enfants faire un safari à chaque fois qu’ils veulent voir un flamant rose, on va bien devoir supporter encore quelques années les regards et les attitudes quasi humaines de ces primates, deviner à travers la profondeur des sillons qu’ils tracent, à quel point ils se font chier dans leurs cellules. Dans 2 ou 3 ans, on n’y pensera plus, d’ici là, nos émotions auront évolué et tout ça me fera rire.

Malabar et Roudoudou

‘On voulait vraiment aller au resto mais on n’avait trouvé personne pour le garder alors on lui a donné du Panadol, il a dormi comme un loir dans le siège auto’. Seule Dolto aurait eu l’autorisation de l’ouvrir et de s’indigner – encore que, uniquement si on ne sait pas que c’est son fils qui chantait Tirelipimpon. Françoise a passé trop de temps à observer les homards jusqu’à en négliger Chrysostome et ses complexes. Il est mort avant 65 ans. Les pédopsychiatres seraient, à l’instar des cordonniers et de leurs chaussures, de bien piètres parents et des sujets encore plus névrosés que nous autres.

L’éducation des enfants est un terrain miné, la critique et le conseil sont bannis. Les amis, en revanche, avec un peu de tact et de diplomatie peuvent émettre un semblant de jugement, le tout est de jouer sur les nuances. ‘Du Panadol ? ça les aide à dormir ? Enfin faut rester prudent avec la dose, ça peut être dangereux, non ?’ Au fond, on se dit que celui qui file du Théralène à son gamin pour avoir la paix, c’est quand même super limite.

Tous persuadés qu’on ne fait pas ‘au mieux’ mais bien ce qu’on juge être le mieux pour nos enfants. Et un peu le mieux pour nous aussi, surtout quand on veut aller au resto et qu’on n’a trouvé personne pour garder le gosse.

Nos enfants sont tributaires de nos esprits créatifs – en matière de gastronomie, d’activités, victimes aussi de nos humeurs et de nos moyens. Cette petite fille que je n’ai pas osé toucher, à l’image de son père qui se fait appeler ‘Storm’ : les cheveux roux clairs, très gras, une mèche un peu plus foncée dans les yeux qu’elle a très bleus. Tabatha et son père sentent l’oreiller humide, la vieille literie, ils sont négligés et viennent toujours s’asseoir à côté de nous. Une maman qui laisse son bébé de 14 mois marcher seul sur un muret de 15 cm de large et d’1m50 de hauteur. ‘Sophie, y’a ton fils qui est seul là’, ‘non c’est bon, il a l’habitude’. Effectivement, le gamin a fait les cent pas sur ce muret et n’est pas tombé. Kate boit le thé, sa fille âgée d’une paire d’années lui réclame un café : ‘elle adore ça’, qu’elle me dit en lui tendant une tasse pleine. Comme on aime ou pas les choux de Bruxelles, aux parents de juger si le muret est trop haut, le café trop fort, les draps trop sales. Aux enfants, plus tard, d’aller à l’encontre de leur éducation ou d’y adhérer. En attendant, ce sont les adultes qui les sculptent et font d’eux et avec eux ce que bon leur semble. Aux autres de se taire et, toujours en silence, d’apprécier ou non ce dont ils sont témoins. S’il ne s’agit que d’odeurs, de caféine ou de murets.

Plus tard, après Storm et les cheveux gras de Tabatha, le café de Kate et le muret de Sophie, un fond de conversations entre adultes. Certaines voix sur-jouées, souvent masculines, celle des Affaires Sensibles ou de Boomerang par exemple, d’autres qu’on entend mieux, l’Instant M ou les interventions féminines chez Cohen.

Sans trop faire attention au fond et à la forme, entre deux couches pleines de merde et quelques pyramides de Légos, écouter la radio devient une habitude, un bruit de fond qu’on écoute plus que d’autres qu’on entend seulement. Les infos, justement. En pleine campagne électorale américaine, il convient d’en placer une à chaque flash. La résidente derrière le micro débite les titres, rythme soutenu, articulant parfaitement, ne se reprend quasiment jamais. J’ai buté sur un mot alors qu’elle annonçait la victoire de Ted Cruz chez les républicains du Viomingue. Du Viomingue ? M’a fallu un peu de temps pour réaliser et prononcer tout haut ‘ah ! du Wyoming !’ ou Oua-yo-ming, comme la journaliste aurait dû l’écrire sur sa fiche. Finalement, nous devons cultiver une certaine fierté à être considérés comme un peuple particulièrement médiocre en termes de langues étrangères.

A suivi une autre voix, comme on en reconnaît certaines pratiquement sur l’instant. Cette voix qui va avec le physique, avec un sourire plein de dents blanches parfaitement alignées, un regard charmeur, tout comme la voix qui se veut suave, sensuelle, envoutante. Quand on lui a posé la question ‘mais vous savez que vous êtes envoutante ?’ ‘Moi ? Envoutante ? Non, je ne le sais pas’, a-t-elle répondu humblement, d’une voix encore plus envoutante que d’habitude. Elle a eu la chance d’avoir la voix de son physique et le nom qui va avec. Fanny Schuffenecker avec un accent gascon aurait elle eu la même carrière que Fanny Ardant ?

Tarot du 6.8.

Il porte une bagouze à chaque doigt, c’est pour le principe, c’est le protocole, sa tenue de travail. De la chevalière, de la bague d’humeur, de l’Aqeeq, de l’ecclésiastique, un mélimélo d’anneaux et de gourmettes décorent ce personnage et le rendent plus ridicule que mystérieux. Sa chemise est déboutonnée jusqu’à la poitrine, une dizaine de chaînes dorées entourent un cou flasque et pâlot. Il marche en sautillant jusqu’à la cuisine, des pas de danse qui auraient pu être toute grâce et élégance si la ballerine n’avait pas été aussi grotesque. Lui, il fait dans le mystique et l’occulte et je ne serais pas étonnée s’il revendiquait des origines tziganes ; un tzigane avec l’accent alsacien, c’est divin. Son nom de scène, Alexis, est l’homologue presque masculin de Madame Irma version pedzouille haut-rhinois.

Pas du tout déprimée, perdue ou en quête d’identité, me suis laissée convaincre, curieuse et un chouia naïve. Quand il a présenté les cartes sur la table de la cuisine, j’ai retenu le premier d’une série de soupirs. Ces cartes, je les avais déjà vues dans les suppléments de Femme Actuelle. Ado, on se les tirait pour rigoler. Alexis a la panoplie qu’on trouve en vente dans les bureaux de tabac. Certains jeux super ringards au design dégueu, kitch à fond la caisse avec des aigles, des loups qui hurlent au clair de lune, des princesses en hologramme, tantôt ange tantôt démon selon l’orientation de la carte. La politesse et le malaise immédiat m’ont empêchée de l’envoyer chier et de quitter son appartement – et parallèlement, de conserver mes 50€.

Commence alors la séance et la grosse rigolade. Me voilà étudiante, encore chez les parents; il voit des enfants, mais pas pour tout de suite. Un mari aussi. Mais pas pour tout de suite. Des voyages – pas pour tout de suite? Mise en garde, ce qu’il dit peut se produire dans 4 jours, 4 semaines, 4 mois ou 4 ans. Il me regarde souvent, les cheveux, les cernes, les rides, les fringues, les mains, attend que je confirme ses révélations, que j’applaudisse sa perspicacité. Au bout d’un quart d’heure, il a bien fallu lui dire que j’avais déjà deux enfants à mon actif et que j’avais quitté mes parents et les bancs de la fac depuis un bail. Le mari, je l’avais trouvé. Il m’a révélé avec une vulgarité qui m’a presque embarrassée, un sacré parcours d’infidélités à venir.

Il ne m’a rien annoncé que je ne lui avais pas dit, un heureux événement pourtant, il l’a vu, en décembre, vous tomberez enceinte, un garçon – mais non, c’est pas possible, je viens d’accoucher – si, si, en décembre. Pas voulu insister. J’attends encore mon fils. Il devrait avoir 14 mois aujourd’hui.

Le plein s’il vous plaît

C’est la crise des fermiers, des réfugiés, de la sécu, des familles monoparentales, du charbon et du nucléaire, c’est la crise en France, en Chine, au Brésil et même au Qatar. Et depuis quelques années, c’est la crise dans nos réservoirs d’essence. On nous les remplit avec le sourire – le client ne tâte pas du pistolet, il reste dans son véhicule, téléphone, tapote le volant, constate la poussière sur le tableau de bord, le bordel dans l’habitacle, toutes les peintures que ramènent ses enfants de l’école, les bricolages en tissus et en bâtonnets d’esquimaux, toutes ces œuvres qu’il n’ose pas jeter, pour l’instant, mais qui serviront bientôt à allumer les feux de cheminée. En attendant, service Engen, Total, BP, Shell ou Caltex, comme dans les pubs ou presque, le col de la chemise un peu râpé, quelques taches de gras sur le ventre et sans la musique : parebrise savonné, niveau d’huile et pression des pneus contrôlés, réservoir de lave vitre remis à niveau, Junaid fait le tour de la Dacia, il a remarqué la touffe de plumes coincée dans la plaque d’immatriculation, revient avec les clefs de la caisse et quelques plumes dans la main ‘un oiseau qui s’est approché trop prêt?’, oui, et il est encore sur le bitume, il se fait de plus en plus discret, je passe devant lui 4 fois par jour, ça fait 3 mois.

A la radio, on a étranglé une jeune de 15 ans, elle courrait avec son chien, sa mère et ses soeurs dans la forêt du quartier. Elle a décidé d’emprunter seule un parcours différent et devaient toutes se retrouver une demie heure plus tard. Elle fréquentait l’école Waldorf qui accueille Solveig les vendredis matins. On ne la connaissait pas et on n’ira sans doute pas au lâché de ballons samedi après midi qu’organise son entourage en sa mémoire, pourtant, cet événement a eu son effet, petite baisse de régime ponctuelle : la forêt de Tokai, une routine hebdomadaire, on ira ailleurs, alors qu’ailleurs ça peut être pareil.

Alexis ne l’avait pas dit.