“Tu n’en as qu’une paire…

… alors prends en soin”, disait ma grand mère en parlant de mes pieds. Elle nous disait aussi de ne pas manger les pépins des pastèques au risque de les sentir pousser dans nos ventres.

C’est vrai, nous n’en avons qu’une paire, nous les chaussons au mieux, les limons, les rabotons si nécessaire, les massons, les lavons, bien sûr. Il serait bon de marcher pieds nus, mais pour des questions d’hygiène, il semblerait préférable de nous en tenir à nos carrelages, planchers, linos et autres moquettes. L’hygiène, donc, qui marcherait pieds nus sur nos célèbres trottoirs, connus pour être parmi les plus dégueulasses du monde?

Ici, les riches n’ont pas de chaussures, et les pauvres en rêvent. Ce sont en majorité les enfants qui sont pieds nus, parait que ça prévient les varices et que sans chaussures, le stress est éliminé en quelques sauts. Été comme hiver, les gamins sont en contact direct avec la nature, ou plutôt avec les revêtements des parkings, des galeries commerciales, des foires et tutti quanti. Et ça marche! ils n’ont pas l’air d’avoir de varices ou de souffrir de quelconque dépression. Ils ont juste les panards noirs de crasse.

Il s’agit bien de différences culturelles, il n’y a rien à comprendre et surtout, il n’y a rien à débattre, suffit de constater et éventuellement, murmurer un ‘putain c’est dégueulasse’ occasionnel. Mais c’est décidément un truc de blanc, un truc d’Afrikaner. D’ailleurs, ils n’ont pas la côte ici, sauf entre eux. Une copine m’a dit hier “t’as vu le mec de Nicky?”, elle m’a dit ça comme si c’était un centaure. Oui, je l’avais vu, me fait penser à un Redneck, casquette et bermuda militaires, de discrets “hey”, peuvent parfois sortir de la bouche qu’il camoufle derrière une épaisse barbe noire. Et il se déplace…. en pick up, évidemment. Mais rien de particulier, une tête de beauf comme il y en a beaucoup, sûrement très sympa, mais pas bien avenant. Cette copine est métis, elle n’en a donc pas trop trop chié pendant l’apartheid, certains endroits lui étaient interdits, mais elle a eu le droit d’aller à la fac ; il y a trois races qui étaient considérées, la race supérieure, les blancs sont décidément les élus universels – la race ‘bon, ça va, tu peux passer’, incarnée par les métis, et la race ‘lève les bras et mets toi face au mur’, interprétée par les autochtones. Et ceux qui donnaient les ordres ressemblaient au mec de Nicky. Raison pour laquelle Tanya pense que c’est sans doute un gros con qui regrette le temps où, petit, il avait encore le droit d’aller martyriser la 3ème race sus décrite.

 

C’est du bio

Et c’est devenu une psychose sur fond de champ de blé, avec des coquelicots, des bleuets et des oiseaux qui chantent. Vivre cette psychose en France, c’est coûteux, aux USA, c’est douteux, en Afrique, c’est honteux, en Afrique du Sud, c’est simplement la merde, parce que si on veut du bio, ça sera du local et du coup, du saisonnier. Quelques cagettes de carottes qui, selon la récolte et la saison, auront la taille de mon doigt, que j’ai très fin et très gracieux, ou la taille d’un concombre. Pas calibrées, pas nettoyées, avec encore tout leurs poils et leurs cheveux, c’est de la petite exploitation locale assurée qui ramollit en deux jours dans le bac à légumes du frigo. Oh putain, des prunes, faut tout de suite en prendre 5kg à congeler, à confiturer, à manger et à mettre en bocaux parce que c’est la production du prunier du voisin du gérant qui nous sera vendue pour l’été 2016. Un peu plus de chance avec les bananes qui seront quasiment toujours disponibles. J’ai vu une dizaine de pastèques, une paire de melons, quelques fraises. C’est pas Byzance, mais c’est mieux que Beyrouth.

Malheureusement, légitimement ou non, le bio n’a pas encore trop percé dans le coin et le principe ne semble pas être promu ou même défendu. Dans les grandes surfaces, il y a peu d’articles ‘organic’ et quand ils le sont, comme le lait par exemple, l’emballage est fort déprimant voire dissuasif. C’est con de se fier à l’étiquette, mais en France, tout est packaging ; le lait bio Candia, Lactel, Grandeur Nature ou Carrefour, c’est avant tout (et surtout sur la bouteille) des vaches qui gambadent dans des prés verts, des enfants qui dansent, font des cabrioles et courent après de beaux papillons.

A l’entrée des supermarchés du quartier, on en prend plein les mirettes, du beau fruit brillant, rond et vif, de magnifiques légumes ‘in season’, des gobelets de myrtilles, des caissettes de framboises bien charnues, des papayes mûres à souhait disposées à côté d’ananas fiers (…) et d’oranges importées. Au fond, le bio, c’est à dire une trentaine d’épis de maïs conditionnés dans des barquettes individuelles. Ca donne envie de lâcher l’affaire, de se taper une bonne tranche de saumon fumé élevé en Norvège et une barquette de frites, maison, les frites, mais les pommes de terre pas bio, c’est péché. Alors une fois à table, on compose avec les saisons et les récoltes, carottes vapeur, sautées, en tarte, en soupe, en salade, en potée pendant une semaine, jusqu’à ce que les poireaux arrivent, et en vinaigrette, en velouté, en émulsion, on les découvre sous toutes les coutures, jusqu’à ce que les betteraves envahissent le rayon. D’un coup, les options deviennent limitées. C’est le moment de passer au légumes secs. Lentilles, haricots blancs, pois chiches ; et quand mes filles aperçoivent des bonbons dans les rayons, elles me demandent si ce sont des bougies. La faute à qui? A la société, bien sûr.

Fashion Street

Les domestiques, car c’est bien ainsi qu’on les appelle, ont droit à leur propre uniforme; il est disponible dans toutes les grandes surfaces, au rayon ménage, entre les balais et le Mr Muscle. Y’a le choix entre la blouse léopard, ou, plus passe partout et moins champs de coton, différentes sortes de bleus, de roses, pour les plus coquettes, du rayé, du carreau, de l’uni, avec chaque fois son bandana assorti. Une domestique sans bandana n’est pas une domestique. La domestique a ses quartiers, une chambre et une petite salle de bain, à l’extérieur du bâtiment principal. Elle est payée 250 rands de la journée, soit 15 euros pour 8 ou 9 heures de travail. Net d’impôts. Évidemment.

Il faut savoir que la bonne du Malawi ou du Zimbabwe prend des initiatives, contrairement à la bonne sud africaine à laquelle il faudra tout expliquer. La bonne du Malawi ou du Zimbabwe s’occupe très bien des gamins. La bonne sud africaine, un peu moins. Aussi, il en sera de même pour les jardiniers ou autres gardiens. Préférez un jardinier du Malawi (ou du Zimbabwe) qui s’adaptera très vite à son environnement et saura prendre des décisions. Le jardinier sud africain se reposera entre deux besognes, il attendra d’ailleurs vos ordres afin qu’il puisse se remettre, tranquillement, au travail.

Chaque chambre est équipée d’un interrupteur relié à une batterie de sonnettes située dans la cuisine. Ainsi, lorsque la Maîtresse ou le petit Maître blanc sera réveillé, il n’aura qu’à alerter la domestique. Endormie sur le canapé, si elle est sud africaine, ou très affairée, si elle est malawienne, elle accourra avec le Banco et les tartines.

Dans notre beau quartier, à l’intérieur des terres, les haies sont soignées, les portails électriques huilés et les graviers polis; à partir de 7h30, les bus déposent leur chargement de petit personnel, à 7h45, on peut déjà en voir quelques unes, tout de léopard ou de rayé vêtues, promener les clébards de leur Maître. Un peu plus tard, on peut voir les mêmes rayures promener leur petit Maître blanc. Y’a pas à dire, c’est de temps en temps attachant de voir ces gamins collés à leur ‘bonne’ qui les porte sur leur dos, comme leur propre enfant. Mais c’est d’un autre temps, nous, on voit ça dans les films.

A l’école, c’est kifkif, doit y avoir un quota, ou plus simplement, c’est moins cher d’employer une black qualifiée qu’une blanche incapable. Alors dans ces structures ça fonctionne comme ça, les blacks font le sale boulot, changent les couches des gamins, s’occupent de leur hygiène en général et en particulier, rangent, passent le balais, et les blanches s’occupent de leur éducation. En revanche, les bonnes dames blanches n’hésitent pas à couvrir d’éloges leurs bonnes tout court : ‘Priscilla est une perle de domestique, elle est à mes côtés depuis plus de 20 ans, elle est dévouée et honnête’ etc etc, mais ça fait plus de 20 ans que Priscilla a envie de rendre son tablier qui sent le commerce triangulaire, et ça fait plus de 20 ans qu’elle s’imagine en train de pousser Wendy et son Yorkshire dans les escaliers. Dommage que la maison soit de plain pied.

Alors on a quitté Wendy parce que décidément, je préfère regarder ‘La Couleur des Sentiments’ à la TV. Deux rues plus loin, dans cet établissement scolaire, Bukelwa est directrice de la petite section, elle est déjà âgée, rêve de retraite et de voyages. Elle n’a plus de mari, avait deux enfants mais son fils aîné est décédé. Elle est noire, elle est directrice de la petite section et elle ne porte pas de bandana léopard. Dans cette école, personne ne porte de bandana, pas même celles qui changent les couches. Dans cette école, tout le monde change les couches.

Aveugles de Woodstock

C’est universel, donc, les mal voyants vannent. L’association Civilian Blind à Woodstock forme des aveugles aux travaux manuels, offre des stages d’informatique, les aide à créer leur entreprise, et propose des cours assez banals pour certains, d’autres plus en rapport avec les moeurs locales, je cite :

  • être indépendant dans la vie et les transports
  • savoir se débrouiller financièrement
  • comprendre le SIDA et ses risques
  • s’habiller décemment
  • être à l’aise en public

Le personnel, Nkosibonile, Estelle, Maxwel, Stephen, Sedick, et une quinzaine d’autres employés bossent et composent ensemble, Sedick étant sans doute musulman, Estelle est super bonne copine avec Soeraya qui porte le voile, Maxwel est malawien, dans ce coin là du Cap, l’apartheid est bel et bien révolu.

Les filles sont revenues avec une poussette made in South Africa, les jouets et le bois seront proprement stockés cet hiver dans de ravissants coffres.

Prix dérisoires pour l’équivalent en France, mais ici, c’est pas donné, environ 25€ pour la poussette, un peu moins du double pour le coffre à jouets. Esthétiquement, c’est bien gracieux et si en plus on file un coup de main à la communauté mal voyante, c’est bénéf pour tout le monde.

A 10h15, retour dans la Green Belt, et premier ‘entrainement’ de foot pour Oydis qui se sera aussi essayée au karaté. Elle a maintenant le choix.

SØS8O

C’est la mode, tout le monde le fait, je suis comme tout le monde, je le fais aussi. Au lieu d’envoyer des mails, finalement, un ‘blog’ peut tout aussi bien faire l’affaire. Et puis c’est joli, on peut mettre des photos, écrire avec des couleurs, changer de caractère et tutti cuanti. Y’a des pages Cubiques, Edin, Boardwalk, ce que n’offrent pas les boites mails, le visuel est tout de suite plus chiadé.

Moi j’ai choisi Penscratch, y’avait des framboises en page d’accueil. On me demande un nom de domaine, je regarde dehors, j’ai pensé ‘il-nous-a-baisé-la-pelouse.wordpress.com’, j’ai aussi vu des feuilles jaunes, ‘feuilles-jaunes.wordpress.com’, et puis j’ai pensé à nos prénoms, ringard, SØS, initiales des prénoms des filles et de mon copain, ringard, certes, mais symétrique – oui, mais moi ? JOSS alors, bon, c’était déjà pris, y’avait joss668, mais 668, faut s’en souvenir, alors joss233. 233 comme l’indicatif du Ghana, évidemment. On allait souvent boire des galopins dans un bar, le +233.

Ca ne sera pas un blog sentimental, émotionnel; mes humeurs, je me les garde, il s’agit simplement d’un support pour donner un aperçu de notre quotidien, en Afrique du Sud ou ailleurs. La vie d’une famille d’immigrés franco norvégiens.

Et voilà, joss233 est né cet aprem de février, il fait chaud, il fait beau, mais quand je regarde le jardin, je me dis qu’il a quand même bien niqué le gazon.